
Le Grand Tour est souvent édifié comme un passage clef de la formation des artistes depuis le milieu du XVIe siècle. Reconnu comme un symbole de statut social et de formation culturelle européenne, il s’agissait de parfaire son éducation en visitant les ruines antiques et en observant les œuvres des anciens, dans l’ultime optique de se forger une culture commune. Mais quid des artistes faisant le voyage pour se dévergonder ?
LES TAVERNES
VIN ET MUSIQUE

Le concert au bas-relief de Valentin de Boulogne, (1591-1632) grand caravagesque français qui fait l’essentiel de sa carrière à Rome où il arrive aux alentours de 1614. Alors que le Grand Tour bat son plein et que les touristes viennent voir la merveille moderne de l’art et de l’architecture baroque qu’est Rome, les peintres caravagesques décident de représenter des scènes rapprochées, dépourvues de décor et dont la plupart prennent vie dans la taverne, lieu quotidien des petites gens empreint aux excès et aux vices en tous genre.
C’est dans ce registre que Valentin de Boulogne représente une taverne mélancolique où à droite, un jeune joueur de luth à l’air grave accompagne une joueuse de guitare ainsi qu’un violoniste assis sur la gauche.
Au dernier plan, entre ombre du mur et tumulte tavernier, un enfant est représenté buvant goulûment, allégorie de l’excès, tandis qu’au premier plan, un soldat tempérant transvide du vin dans une carafe d’eau.
Au centre, un enfant, symbole de l’innocence, est tiraillé entre excès et abstinence : à quel destin est-il voué ?
JEU ET VIOLENCE

Dans La rixe, Theodore Rombouts donne à voir tant les excès moraux (tels la colère et la tricherie) que physiques (violence). Il représente sur cette toile une scène de bagarre entre deux joueurs où un homme muni d’une paire de ciseaux est prêt à attaquer sa victime ayant probablement triché. L’expression de la débauche est réalisée avec une précision minutieuse, car la victime apparaît partiellement dénudée. En faisant de la colère incontrôlée le sujet principal du tableau, le peintre flamand s’inspire d’une tradition néerlandaise consistant à représenter une version moralisatrice des sept péchés capitaux dont la colère fait partie.
LES PLAISIRS CHARNELS
CHARMES ET SÉDUCTION

Dirck van Baburen, peintre de l’âge d’or de la peinture néerlandaise et membre des Bentvueghels, dévoile dans l’Entremetteuse un autre visage de Rome, celui d’une ville aux plaisirs charnels.
Cette scène de bordel présente trois personnages : une femme aux mœurs légères sur la gauche, un client au centre et une entremetteuse sur la droite, montrant la paume de sa main attendant son payement.
Le tableau est visible en arrière-plan dans deux tableaux de Vermeer (Le concert, 1664 et Jeune femme jouant du virginal, 1672).

Huile sur toile, 51,5 × 45,5 cm, National Gallery, Londres Royaume-Uni

Johannes Vermeer, 1663 – 1666, Huile sur toile, 72,5 × 64,7 cm, Musée Isabella-Stewart-Gardner, Boston
LE GRAND TOUR, UNE OPPORTUNITÉ SEXUELLE ?
Sultry climates: Travel and Sex during the Grand tour de Ian Littlewood (2002), étudie la relation entre le tourisme et les plaisirs du corps du XVIIe siècle à nos jours.
Littlewood distingue trois catégories de touristes faisant le voyage à Rome, tous recherchant les plaisirs de la chair : le Connaisseur, ayant le pouvoir économique d’attirer l’intérêt sexuel et la possibilité de changer de morale, le Pèlerin, possédant cette irrépressible envie de voyage et de sexe, et le Rebel qui, tel Byron, voyageait pour fuir l’insatisfaction sexuelle de son pays d’origine. Mais surtout, Littlewood nous rappelle que voyager est par nature transgressif : “traverser des frontières est l’occupation du voyageur”.
Ainsi, nombreux sont les peintres et écrivains ayant représenté un nouveau visage de la Rome du Grand Tour. Exposant vices et imperfections, ils révèlent comment ce voyage n’était pas que motivé artistiquement mais qu’il n’était pour beaucoup qu’une occasion de débauche, déconstruisant une image idéalisée. Ironiquement, ces tableaux étaient la propriété de l’élite romaine, notamment les cardinaux et les collectionneurs d’art.