

Dans son salon baigné de lumière, à quelques pas de Paris, Yoyo Maeght m’accueille avec un mélange d’élégance naturelle et d’assurance. Petite-fille d’Aimé Maeght, fondateur de la célèbre Fondation de Saint-Paul-de-Vence, elle a su forger sa propre identité dans un monde d’art en constante évolution. Éditrice, commissaire d’exposition, observatrice avertie des transformations du marché, elle conjugue mémoire familiale et pragmatisme contemporain. Rencontre avec une femme engagée, lucide et passionnée.
S’affranchir de l’héritage familial
« Peu importe où l’on expose les artistes, les musées n’ont pas de moyens. Moi, je vais les financer », déclarait son grand-père dès l’après-guerre.
« Ce qu’il a inventé, c’est un système que seules quelques grandes galeries peuvent aujourd’hui encore imiter, » analyse Yoyo Maeght. Et pour cause : dès les années 1970, Aimé Maeght possédait des galeries à Paris, New York, Zurich et Barcelone. « Il avait déjà compris qu’il fallait penser en termes de marque mondiale. » Aujourd’hui, ce modèle survit à travers des géants comme Gagosian, Pace ou Perrotin. « Ces grandes galeries sont comme des équipes de première division de football : elles rassemblent les meilleurs artistes, elles sont partout et emploient des centaines de personnes. »
À l’autre extrémité du spectre, Yoyo Maeght voit un avenir pour les petites galeries associatives, celles qui, dans une ambiance d’entraide, permettent l’émergence de nouveaux talents. Mais entre ces deux extrêmes ? « C’est trop cher. Les galeries intermédiaires ne peuvent plus exister. Elles ne peuvent pas assumer les coûts : personnel, lieux de stockage, transports internationaux… Le marché est devenu implacable. »
Quant à elle, Yoyo Maeght s’est affranchie de la structure classique des galeries. Depuis qu’elle a quitté la galerie familiale il y a une quinzaine d’années, elle s’appuie sur son réseau et ses relations personnelles. « Mes expositions attirent toujours une foule importante, mais tout cela repose sur mon réseau, ma newsletter, mes invitations. Cette fois, avec ma participation à une foire d’art [Asia Now], je fais un pari différent : aller à la rencontre d’un nouveau public. Je n’ai pas de lieu fixe, mais je loue des espaces magnifiques trois ou quatre fois par an pour des expositions courtes, intenses, qui concentrent toutes les énergies. » Un modèle flexible et contemporain, fidèle à l’esprit visionnaire de son grand-père, mais adapté à un marché de l’art de plus en plus impitoyable.
Aki Kuroda, une amitié de 45 ans
Parmi les collaborations marquantes de Yoyo Maeght, celle avec l’artiste japonais Aki Kuroda tient une place à part. Leur rencontre remonte à 1978, à Saint-Germain-des-Prés. « Marguerite Duras, qui déjeunait tous les jours au Petit Saint-Benoît, m’a appelée d’un geste pour me présenter Aki. Très peu de temps après, Peter Classen, directeur de la galerie Maeght, m’a demandé de le rencontrer dans son atelier. »
C’est dans une petite loge de concierge qu’Aki peignait alors. Touchée par son travail, Yoyo propose d’amener ses tableaux à la galerie pour mieux les apprécier. « Six mois plus tard, nous organisions sa première exposition, accompagnée d’un texte de Marguerite Duras. »
Depuis, Yoyo et Aki ont tout traversé ensemble : des expositions aux collaborations littéraires, des projets monumentaux à des échanges plus personnels. « Aki, c’est bien plus qu’un artiste que je représente. C’est un ami de 45 ans. »
Aujourd’hui, à 80 ans, Aki Kuroda est célébré pour son travail visionnaire. Tout juste promu officier des Arts et des Lettres, il incarne une trajectoire exceptionnelle. « Ce qui est rare dans ce milieu, ce sont les relations humaines qui durent. Aki, c’est cette fidélité, cette constance dans l’amitié. »
Le marché de l’art face aux nouvelles technologies
Interrogée sur la notion même d’œuvre créée par intelligence artificielle, Yoyo Maeght reste pragmatique. Pour elle, ces outils ne sont pas à rejeter mais à utiliser avec discernement : « Ce qui touche dans une œuvre, c’est qu’elle provient d’une personnalité humaine. Cette empreinte personnelle, capable de créer aussi bien quelque chose de sublime comme quelque chose de terrible, est ce qui rend l’art fascinant. Une création entièrement issue d’une intelligence artificielle (IA), n’a pas cette dualité, ne peut pas être qualifiée d’œuvre en ce sens. »
Pour autant, elle reconnaît l’utilité pratique de l’IA dans d’autres domaines : « Beaucoup de magazines l’utilisent déjà pour illustrer des articles, notamment pour éviter des droits d’auteur trop complexes. Cela répond à un besoin, mais cela met en danger les créateurs traditionnels, surtout ceux qui refusent la reproduction de leurs œuvres. »
L’avenir de l’art digital, selon elle, repose sur une approche nouvelle : « Je crois qu’un jour, nos murs deviendront des écrans où l’on pourra faire défiler des œuvres numériques, créées uniquement pour ce format. Ce serait comme passer d’un poster à une œuvre vivante. Mais vouloir limiter artificiellement le nombre d’exemplaires de NFT, non-fungible token, pour augmenter leur prix, c’est absurde. Ils devraient rester accessibles, comme un livre de poche. »
Au-delà des questions techniques, son analyse révèle une vision profondément ancrée dans l’humain : « L’art doit être une expérience émotionnelle. Les outils comme l’IA ou les NFT peuvent enrichir le champ des possibles, mais ils ne remplaceront jamais la force d’une œuvre physique. Ce qu’on ressent devant une peinture, une sculpture ou une installation, c’est une rencontre avec l’artiste. Et ça, aucune technologie ne pourra le recréer. »
Tracer sa voie dans le marché de l’art aujourd’hui
Quels conseils pour les étudiants en droit et histoire de l’art, désireux de faire carrière dans ce milieu exigeant ? Yoyo Maeght va à l’essentiel : « Le fichier. C’est votre trésor, vos contacts. Tenez-le à jour, ne le dispersez jamais. Une simple carte de visite avec nom, téléphone, email suffit. »
Elle insiste aussi sur l’importance de la curiosité et du travail : « Informez-vous, apprenez, innovez. Et surtout, faites savoir. Le savoir-faire seul ne suffit pas, il faut le faire-savoir. »
Sur l’art lui-même, elle livre une réflexion qui traverse les époques : « L’art contemporain a toujours sa place, mais l’art ancien aussi. La beauté de l’art, c’est qu’il ne se démode jamais. Regardez la Mona Lisa : elle reste contemporaine parce que nos regards le sont. »
Elle évoque les dynamiques historiques du marché : « Chaque région s’est imposée à un moment : les États-Unis après les guerres mondiales, la Chine récemment, et peut-être bientôt la Corée. Le Japon, quant à lui, est dans une classe à part. »
Être une femme dans le monde de l’art
Yoyo Maeght livre une réflexion singulière sur les trajectoires féminines dans le monde de l’art. « Les femmes donnent la vie, ce qui influence leur rapport à l’immortalité. Un enfant, c’est une trace. Les hommes, eux, cherchent d’autres moyens de laisser une empreinte, comme la création ou la guerre. C’est instinctif. C’est aussi pourquoi il y a historiquement moins de femmes artistes. » Elle note une tendance : « Souvent, les femmes artistes n’ont pas d’enfants. Un enfant, c’est mortel. Une œuvre, c’est immortel. »
Yoyo Maeght rejette cependant l’idée que les femmes artistes soient systématiquement sous-représentées ou oubliées. Pour elle, le talent finit toujours par émerger, soutenu par des rencontres décisives. Elle cite l’exemple de Baya, une jeune artiste algérienne exposée par Aimé Maeght en 1947, à seulement 17 ans : « C’était une époque où une femme algérienne n’avait presque aucune visibilité, et pourtant son talent a dépassé ces barrières. André Breton a écrit sur elle, et elle a été mise en lumière par des publications majeures comme Vogue. Cela montre que le potentiel, lorsqu’il est soutenu, trouve toujours son chemin. »
Dans son parcours, Yoyo Maeght a elle-même dû faire face à des défis, notamment en tant que femme dans des positions de pouvoir. Elle confie avoir affronté « la misogynie à son paroxysme », mais sans jamais le montrer : « Ce que je veux dire, c’est qu’il ne faut pas se laisser enfermer dans un rôle de victime. Oui, les femmes subissent des discriminations, et c’est injuste. Mais je crois qu’il faut trouver des solutions et montrer qu’on est capables de faire le travail, parfois même mieux que les hommes. »
Pour elle, ce n’est pas une question de quotas ou de militantisme, mais une question fondamentale de compétence et de respect. « Et ça, ça commence dès l’éducation, affirme-t-elle. On doit apprendre aux filles à ne pas douter d’elles-mêmes, et aux garçons à accepter qu’une femme puisse être leur supérieure. »
Une vision globale de l’art en mouvement
« Les États-Unis ont bâti leurs musées sur une fierté nationale portée par leur diaspora, » confie Yoyo Maeght, qui admire la stratégie américaine d’après-guerre. En mobilisant les collectionneurs privés et en leur offrant des avantages fiscaux généreux, ils ont enrichi leurs collections publiques et affirmé leur suprématie culturelle. « Ce modèle a inspiré la Chine, » poursuit-elle, « qui a, ces vingt dernières années, utilisé l’art pour prouver qu’elle n’était pas seulement un géant industriel, mais aussi un producteur de chefs-d’œuvre. »
Le constat est plus nuancé pour l’Afrique. « La diaspora africaine n’a pas encore la puissance nécessaire pour soutenir ses artistes à l’échelle internationale. Cela n’a rien à voir avec l’influence des diasporas chinoise ou américaine. » Elle souligne une différence clé : « Les élites chinoises envoient leurs enfants dans les grandes universités comme Harvard ou la Sorbonne, nourrissant ainsi un réseau et une fierté nationale qui profitent au marché de l’art. En Afrique, cela reste limité à quelques familles dirigeantes. »
Yoyo Maeght illustre ce défi avec l’exemple d’Amoako Boafo, artiste ghanéen installé en Autriche. « Son travail est somptueux, allez voir ses toiles, c’est magnifique. Dior l’a repéré très vite et l’a propulsé sur le devant de la scène. Résultat ? Ses prix ont explosé en deux ans. » Mais cet engouement s’est essoufflé. « Dior l’a pressé comme un citron, puis il s’est retrouvé moins soutenu. Une carrière ne peut reposer sur une seule impulsion. Il faut une structure solide, un soutien collectif, une fierté nationale. »
Malgré tout, elle perçoit des signaux encourageants. « La Biennale de Dakar montre qu’il y a des progrès. Mais il manque une vision globale et une identité collective forte. »
Le Japon, lui, est un cas à part. « Avec ses propres dynamiques, totalement indépendantes, » précise-t-elle. Quant à la Corée, elle s’impose comme la prochaine grande puissance artistique. « Cela fait 15 ans que je le dis, » raconte-t-elle, évoquant ses voyages il y a deux décennies avec un critique d’art du Monde. « Nous avions visité des ateliers, des musées, et nous savions que c’était leur moment à venir. »
Aujourd’hui, la Corée brille par sa structure et sa profondeur. « Contrairement à la montée en flèche parfois chaotique du marché chinois, la Corée avance avec discrétion et réflexion. Des fondations et entreprises coréennes soutiennent activement leurs artistes. »
Elle se souvient également du rôle crucial des artistes chinois dans le retour de la peinture contemporaine. « Pendant les années Jack Lang, la peinture était presque absente des expositions. Tout était performance, vidéo, installation. Et puis les Chinois sont arrivés, avec leurs techniques traditionnelles, et ont ramené la peinture sur le devant de la scène. »
Un sourire traverse son visage : « Tout n’était pas parfait, bien sûr. Mais ils ont permis à la peinture de retrouver une place essentielle dans l’art contemporain. Pour ça, je leur en suis reconnaissante. »
Au-delà des modèles économiques et des dynamiques géopolitiques, Yoyo Maeght revient toujours à l’essentiel : « Qu’il s’agisse de musées construits grâce à la passion d’un mécène, d’artistes révélés par des galeries visionnaires ou de diasporas qui soutiennent leurs talents, l’art reste avant tout une affaire de rencontres. » Une vision fidèle à l’héritage familial qu’elle continue de perpétuer, à sa manière, entre édition, commissariat d’expositions et analyse aiguisée des nouveaux horizons créatifs.
Pour découvrir son univers, suivez ses projets sur son site et plongez dans La Saga Maeght (2014, Robert Laffont).