Roemer Visscher, l’art de l’emblème et la tulipomanie dans l’Âge d’or des Provinces-Unies


Roemer Visscher était un négociant néerlandais prospère, mais aussi une figure éminente de la vie intellectuelle et culturelle des Provinces-Unies. Homme cultivé et passionné de littérature, il s’illustra notamment dans l’art des emblèmes, un genre à mi-chemin entre image, devise et interprétation morale.

Il appartenait au cercle des rhétoriqueurs In liefde bloeiende (« En amour florissant »), groupe de poètes et d’intellectuels réunissant des noms majeurs comme P.C. Hooft, Bredero ou encore Joost van den Vondel. Représentatif de la mentalité néerlandaise de l’époque – ancrée dans le commerce international et la navigation – Visscher était également armateur. Sa maison à Amsterdam, arborant l’enseigne De Korendrager (« Le porteur de blé »), évoquait à la fois sa profession et un type de bateau qu’il possédait.

Il fut le père de deux filles talentueuses, notamment Maria Tesselschade, poétesse et artiste accomplie. Son prénom insolite, qui signifie littéralement « dommage de Texel », rappelle une tragédie familiale : son père perdit plusieurs navires lors d’une tempête près de l’île de Texel le jour de sa naissance. Les deux filles se distinguèrent aussi par leurs gravures sur verre, témoignant d’un environnement familial profondément artistique.

La maison de Visscher servait de véritable salon littéraire, un lieu d’échange et de jeux intellectuels, où les poètes de son temps, dont Vondel, venaient déclamer leurs œuvres. L’un des jeux favoris était celui des emblèmes, consistant à interpréter des images souvent accompagnées de devises mystérieuses. Ces soirées faisaient appel à la sagacité et à la créativité de chacun.

Le jeu des emblèmes

L’emblème est un genre savant combinant image, devise et souvent un texte explicatif. L’image peut représenter un objet simple, un animal, un geste du quotidien – ce qui en fait une source précieuse d’informations sur la vie quotidienne de l’époque. Le lien entre image et devise n’est jamais immédiat ; il s’agit d’en deviner le sens, personnellement, librement.

Visscher a publié en 1614 son recueil intitulé Sinnepoppen, un mot-valise inventé par ses soins : Sinne signifiant sens, idée et Poppen, poupée, figure.

L’emblème devient ainsi une « image vivante », une figure à décoder. Contrairement à la volonté de l’imprimeur qui souhaitait ajouter un texte explicatif pour chaque emblème, Visscher préférait laisser toute liberté d’interprétation au lecteur. Il y défendait une approche critique et morale, souvent débutant par une dénonciation avant d’en venir à une note plus constructive.

Le recueil Sinnepoppen contient 183 emblèmes, répartis en trois sections appelées schocken (un terme désignant un ensemble de soixante). Les deux premières parties respectent les principes des emblématistes italiens comme Paolo Giovio, en excluant toute figure humaine.

Surmontée de la légende ad pompam tantum (« seulement pour la parade »), l’image ci-dessous montre un personnage vêtu d’habits fastueux, symbole d’un culte de l’apparence vide de substance. Visscher y dénonce les excès d’une société en pleine mutation, où la réussite marchande favorise une ostentation critiquée comme contraire aux valeurs de modestie et de piété de l’Âge d’or néerlandais.

La tulipomanie : emblème d’une société commerçante

« Een dwaes en zijn gelt zijn haest ghescheijden »
(« L’imbécile et son argent seront bientôt séparés »)

Certains emblèmes illustrent les mentalités économiques de l’époque, comme celui ci-dessus représentant deux tulipes, une allusion directe à la fameuse tulipomanie. Au début du XVIIe siècle, les Provinces-Unies connaissent ce qui est considéré comme la première crise financière moderne, provoquée par une spéculation effrénée sur les bulbes de tulipes. En 1636, ils représentent le quatrième produit d’exportation du pays et les agriculteurs pouvaient aller jusqu’à investir leur ferme pour un seul bulbe de tulipe. Mais en février 1637, la bulle éclate. Une vente aux enchères à Haarlem tourne au désastre : l’absence d’enchérisseurs entraîne l’effondrement du marché.

Double portrait de Michiel Jansz van Mierevelt, 1609.

En 1688, Jean de la Bruyère évoque la tulipomanie comme une mode touchant les esprits faibles, et non comme un phénomène économique de masse.

Cette fièvre spéculative inspira de nombreux artistes et moralistes. La tulipe, tour à tour symbole de beauté, de richesse ou de vanité, devient un motif récurrent dans l’art et la littérature. Elle fascine d’autant plus qu’elle vient de loin : introduite en Europe au XVIe siècle après une mission diplomatique à Constantinople, elle connaît un réel essor grâce au botaniste Carolus Clusius, à l’Université de Leyde, en 1590.

Johannes Bosschaert, Nature morte aux tulipes, 1628.

La tulipe devient alors l’illustration parfaite des contradictions d’un peuple : à la fois commerçant, connaisseur, et exposé aux excès de son propre génie économique.

Jacob de Gheyn, Vanitas Still Life, 1603.

L’historien Simon Schama, dans The Embarrassment of Riches, analyse cette tension propre aux Pays-Bas du Siècle d’or : leur richesse est une source d’orgueil, mais aussi d’inquiétude morale. Les emblèmes – comme ceux de Visscher – reflètent cette ambivalence, offrant une lecture précieuse de la pensée néerlandaise de l’époque.